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La rupture avec le capitalisme ce n’est pas la régulation de l’économie mais la rupture avec la logique de la valeur qui asservit l’activité humaine.
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Henri Brosse dit:
11 décembre 2009 à 10h50
Dans les réactions souvent épidermiques, n’y a-t-il pas un manque de recul ? Là où les questions politiques exigent à la fois de la distance et de l’esprit de décision. Disons pour faire simple le niveau de la réflexion théorique, et le niveau stratégique où nos capacités à choisir, décider et agir sont décisives. Je ne dis pas qu’il faut évacuer la subjectivité des individus de la réflexion et de l’action , bien au contraire et cette unité s‘appelle la praxis, mais là c’est autre chose : ce sont les réactions affectives (j’aime, j’aime pas) qui l’emportent souvent sur l’argumentation et servent de critère d’appréciation politique. Du coup un certain nombre d’intervenants sont aveuglés par leurs marottes, leurs obsessions et ne savent même plus lire ou entendre ce que disent les autres. Donc ne MELENCHONS pas tout. Et si les argumentations incisives de Descartes semblent magistrales, c’est parce qu’elles contestent le conformisme d’une pensée de gauche en déconfiture qui se contente de critiquer les injustices et le mode de répartition des richesse, qui a abandonné la critique du mode de production, la critique de la valeur et de la division du travail, qui a jeté Marx aux orties pour lui préférer la social-démocratie, Jaurès, Kautsky, Lénine, Althusser (sans oublier les balivernes philosophiques de Mao) Mais le fond de la pensée de Descartes est pire encore puisque son seul critère c’est l’économie et ses instruments rationnels (productivité) c’est l’objectivisme sociologique et le formalisme rationnel en accord avec l’objectivisme scientifique moderne. Comment peux-tu croire Descartes que « l’échec des « socialismes réels » est avant tout un échec économique ». C’est d’abord un échec humain colossal. Sans l’activité humaine et le déploiement de toutes ses facultés, ses besoins, ses souffrances ses joies et ses désirs, les machines rouillent, la poussière s’installe, les aliments pourrissent, les ports s’ensablent, les conduites d’eau éclatent, les lignes électriques s’effondrent, comme le disait Michel Henry à propos des ressorts humains cassés qui ont conduit à l’écroulement de l’URSS. En désignant un échec avant tout économique tu indiques d’ailleurs que toutes les représentations et catégories de l’économie politique fonctionnaient sous le « socialisme réel » : argent, marchandises, salariat, division du travail. Seul le marché non libre, le mode de fixation des prix, le mode de distribution de la richesse restait sous contrôle étatique. Tu oublies l’essentiel, à savoir la praxis subjective des individus vivants qui constitue la réalité profonde et fondamentale de l’activité humaine et le mouvement de la valeur son aboutissement réel et sa représentation la plus mystificatrice dans la mesure où celle-ci reste intimement liée et dépendante des besoins et des désirs concrets des individus.
Au fond toute cette folie et cette confusion arrivent parce que c’est la négation des individus dans leur subjectivité vivante qui règne partout, c’est le travail mort qui soumet et déréalise le travail vivant et se reproduit lui-même comme activité fragmentée, et comme division des individus jusqu’à l’intérieur d’eux-mêmes. Les hommes du pouvoir, leurs conseillers recyclés et leurs commentateurs triés sur le volet, font l’amer constat, que la transmission du patrimoine de la construction humaine n’est plus garantie mais s’écroule sous leurs yeux incrédules. Après avoir provoqué des millions de licenciements, les experts remarquent qu’il n’y a plus personne pour prendre le relais des expériences et des savoirs-faire, que la conscience professionnelle a disparu avec l’éducation, la « décence commune» et le sens moral des classes populaires si bien mise en évidence par George Orwell, sans rapport avec la « moraline » (Nietzsche) et l’hypocrisie dégoulinante que l’on nous sert partout sur les plateaux de la veulerie ambiante. Les « servo-calculateurs » du pouvoir enregistrent que la libido des individus manipulés n’est plus sublimée mais commence à basculer dans la démotivation, la violence ou la folie, risquant d’engloutir leurs prérogatives dans le chaos. A moins que l’effroyable serve finalement de point d’appui au cynisme incrusté dans la logique du capital. Lorsque plus de la moitié de la population active est employée exclusivement à la circulation de l’argent et à la captation de la valeur, la société marche sur la tête et le besoin d’autres rapports sociaux, d’autres institutions surgit de toutes parts .
Vous parlez de rupture avec le capitalisme. De quoi s’agit-il ? Je me trompe peut-être, mais vous donnez l’impression que le capitalisme, c’est le marché et plus précisément le capitalisme financier, quand celui-ci en est la mystification la plus brutale comme le dit Marx. D’accord Jean-Luc Mélenchon dans son livre « L’autre gauche » pour admettre «la formation d’une sphère financière s’autonomisant de toute activité productive réelle et roulant à la vitesse de la lumière sur une masse en expansion constante de capitaux fictifs. » Mais c’est l’économie elle-même qui se constitue déjà historiquement en une sphère s’autonomisant de la praxis réelle, qui se renforce en double de la réalité vivante et la soumet à ses catégories abstraites. Comment mesurer une réalité vivante non mesurable se déployant dans l’activité humaine quelle qu’elle soit, dans le travail vivant, sinon en le divisant à l’extrême, en le rationalisant et en le réduisant à du travail abstrait dont le temps de travail fournit l’étalon de mesure idéal. Il aura fallu pour cela réduire le temps vécu, le temps humain subjectif au temps spatialisé, au temps objectif des horloges.(pour simplifier car cette question exigerait de longs développements). Vous évoquez fort justement ce point à travers le temps court des marchés, des actionnaires et des médias, opposé au temps long de la planète et des populations, faisant ainsi le lien avec la nécessité d’une planification écologique. C’est l’ensemble de la gauche, y compris radicale, qui a entériné depuis longtemps la réduction de la critique du capitalisme à une critique de la répartition des richesses. Il s’agirait en définitive de partager autrement la richesse collective d’une manière plus égalitaire. Après on discute démocratiquement si les salaires doivent se hiérarchiser de 1 à 20 ou de 1 à 10. Mais vous savez aussi bien que moi que le capitalisme est d’abord un mode de production et de reproduction des rapports sociaux fondé sur la valeur. De production de valeur rendu possible par le travail libre disponible et la division du travail, reposant sur l’exploitation de la subjectivité humaine du travail vivant ou dit autrement sur la consommation par le capital (lui-même étant du travail accumulé) des capacités et potentialité de la force de travail ou encore sur l’extraction du surtravail . C’est la logique de la valeur poursuivant son auto-accroissement « en se rapportant à elle-même comme à sa propre condition préalable » (Marx) qui est consubstantielle au capitalisme. La rupture avec le capitalisme ce n’est pas la régulation de l’économie mais la rupture avec la logique de la valeur qui asservit l’activité humaine. Comment enrichir cette activité dans la vie quotidienne sans remettre en question la division du travail, la subordination salariale et la marchandisation de la vie ?
Aux écologistes et à l’étroitesse de leur point vue quand il se focalise sur la préservation environnementale il faut faire remarquer que c’est Marx qui a soulevé radicalement le problème de l’épuisement par le capital des forces vitales des individus vivants et de la nature dont chaque être humain fait partie. Tout le livre 1 du Capital n’est qu’un cri de révolte en même temps qu’une arme théorique contre le caractère violemment destructeur du mode de production capitaliste. Il n’y a pas à adjoindre un bémol écologique à une sorte de primat du développement économique ou même des forces productives. Effectivement comme le dit Mélenchon à la suite de Marx « la forme (socialisée) des relations entre les êtres humains procède de leur radicale dépendance à leur corps non organique. » Le matérialisme de Marx n’est pas fondé sur le caractère matériel, au sens étroit, des forces productives réduits aux moyens matériels de production. La force productive essentielle c’est la subjectivité corporelle des individus vivants dans leur naturalité, dans le déploiement de toutes leurs facultés (pour reprendre des formulations du « Marx » de Michel Henry – qui vient d’être réédité chez Tel Gallimard) – philosophe chrétien, mais peut-être un des seuls qui ait vraiment compris le point de vue humain de Marx et le renversement radical qu’il a produit dans la pensée en désignant l’activité humaine comme praxis ) Le marxisme et à plus forte raison le marxisme-léninisme dans son apologie de la science économique, de l’économie socialiste et du productivisme avec en contre point une survalorisation de l’Etat et du politique comme régulation de l’économie, n’est qu’une simplification réductrice et même un contre-sens du point de vue fondamental de la critique de l’économie politique de Marx. Ce ne sont pas les sciences et les techniques en tant que telles qui sont à remettre en cause mais leur excroissance démesurée hors de leur domaine de validité avec l’application de la rationalité et de l’objectivité scientifique à la vie elle-même, à la subjectivité des individus sociaux vivants, aux relations humaines et aux rapports sociaux. Ainsi en est-il des sciences humaines où la poussée de l’attelage économie-science pénètre et refaçonne le langage, impose la méthodologie mathématique, la quantification et les outils statistiques au centre de la réflexion. A la base de la démarche rationalisante, il y a donc une manière de considérer le réel à partir de représentations idéales dont la quantification chiffrée devient le moyen d’accès privilégié, qui se traduit par exemple dans le principe d’optimisation en science économique, moyen d’accéder non seulement à une représentation relative et légitime des choses, mais au réel lui-même. Le dédoublement de la réalité vécue qu’érige l’économie produit effectivement une réalité nouvelle : à la fin des années 60, le compte bancaire devient obligatoire pour chaque salarié, draînant ainsi la masse salariale dans les banques de dépôt et favorisant alors le crédit à la consommation. Ainsi les règles comptables des entreprises qui formalisent la transformation de la valeur en profit considèrent le travail salarié comme un coût de production (l’être humain est réduit à un moyen de production) et donc comme une charge pour les entreprises, (le salaire apparaît bien comme un coût) situation paradoxale et absurde au regard du fait que seul le travail vivant est susceptible de dégager du surtravail et donc de créer de la valeur.
C’était le dessous des cartes. Bien à vous et bonne lecture
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