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Cette absence de lois transcendantes conduit Guyau à dire qu’il ne peut exister qu’une morale : la morale anomique. L’homme délivré de toute règle morale absolue découvre que l’ardeur suscitée par la vie, l’enthousiasme, vaut davantage que la foi et la morale kantienne du devoir. L’anomie morale est semblable à ce que l’artiste éprouve : la découverte d’une autonomie réelle, et un sens aigu de sa personnalité. Mais cette anomie n’aboutit pas à un esseulement de l’individu. La morale tout comme l’art supposent la manifestation d’une sympathie entre les hommes, une sociabilité que l’art, dont ce n’est pas la fonction a priori, développe comme s’il s’agissait d’une norme interne. L’altruisme n’est pas un sacrifice du moi ; au contraire, il en constitue le déploiement le plus authentique en vue de sa réalisation la plus totale. Dans l’action d’aimer, on puise dans la beauté de la fin que l’on s’assigne, un agrandissement, qui vient renforcer l’amour. Cette action suscite l’activation de forces qui se mobilisent pour que la vie atteigne le degré le plus élevé de son accomplissement.

Je vis en sentant en moi une force intérieure qui commande une action faisant retentir en moi le besoin d’accroître cette force pour qu’elle se propage à autrui. Celle-ci sera d’autant plus intense qu’elle sera tendue vers l’avenir. Son progrès coïncidera avec celui de la conscience qui mène l’homme au sentiment de vivre dans la complétude. Accroître l’intensité de la vie signifie accroître sa capacité d’action par laquelle l’homme se singularise, tel l’artiste.

Mais cette singularité par l’action de l’intensification de la vie découvre que la société existe. C’est pourquoi il n’y a que la vie qui puisse servir de fondement à la morale, car elle puise en elle des forces accumulées dont la prodigalité est source d’un rapport désintéressé à autrui. Guyau met en cause Epicure et les utilitaristes anglais pour lesquels l’énergie accumulée se déploie en vue d’un plaisir qui est la fin de la morale. Or la fin de celle-ci n’est pas le plaisir car il n’est pas premier, ce qui l’est, c’est la fonction, à savoir la vie dont l’action est la manifestation de forces inconscientes. Il faut comprendre la morale ou l’art non comme la recherche de la jouissance, mais comme une exigence visant à grandir la vie. Celle-ci « n’a point de but en dehors d’elle-même, et la norme qui la guide est intérieure à l’agir qui la définit et qui atteste son autonomie. » [22]

Ce qui détermine le mobile de l’action dépend de sa force acquise. Celui-ci sera altruiste s’il y a une abondance vitale, égoïste si l’accumulation des forces est pauvre. Pour les utilitaristes, il y a originellement une antinomie entre l’instinct égoïste et l’existence sociale qui exige un certain degré d’altruisme et de sympathie. Avoir une existence sociale suppose une conception où la morale n’est pas tant une fin qu’un moyen utile à la vie de l’individu. Le travail de la société consiste donc à créer les conditions nécessaires pour que l’instinct se métamorphose et devienne le principe de l’action morale. Dès lors que l’instinct égoïste aura mu en un instinct social, il ne sera plus nécessaire que la société intervienne dans la formation d’une moralité désormais organique et héréditaire. C’est ainsi que le but conscient de la vie sera conforme à la cause qui produit toute action inconsciente. Pour Guyau, l’avenir ne sera pas conditionné par l’instinct réflexe, mais déterminée par l’idée, d’autant plus que la société aura soif de connaissance et de réflexion qui exerceront une action sur celle-ci. « La science sera la conscience toujours plus lumineuse du genre humain, que le savoir pratique et le pouvoir pratique de l’homme auront toujours pour mesure non son perfectionnement automatique, mais sa puissance de réflexion intérieure. » [23] Contrairement à ce qu’estiment les utilitaristes, l’histoire ne va pas dans le sens de l’action automatique, elle a pour direction le chemin qui l’amène à la conscience accrue de soi.

C’est alors que cette conscience devient conscience de la société parce qu’elle ne peut oublier que la vie n’est pas un exil mais une intention qui gagne en clarté.La morale et l’esthétique, de par l’exigence de l’universalité qui est leur, poussent l’homme à vouloir la réalisation d’un idéal où l’humanité serait parfaite. Du fait que « le grand artiste n’est pas celui qui contemple, mais celui qui aime et qui communique aux autres son amour » [24], il incarne tout ce que l’homme possède de force en lui. Et cette force se partage car elle est le symbole qui unit chacun à autrui. Désirer, aimer, admirer, ce sont là des actes dont la conscience se réjouit comme elle se satisfait qu’à la vie réelle se superpose une vie imaginaire riche en émotions qu’elle se plaît à partager. Le Beau ne nous fait pas dire j’aime, il nous dit que nous aimons de sorte que l’on peut affirmer que l’émotion s’élèvera à mesure que la solidarité croîtra. « C’est dans la négation de l’égoïsme (…) que l’esthétique, comme la morale, doit chercher ce qui ne périra pas. » [25] Le sentiment de l’existence que la vie fait éclore où l’homme se vit comme plénitude attentive peut se comprendre comme un sentiment esthétique par lequel la création est comme une porte ouverte sur le monde. La vie ne manque pas d’éprouver qu’elle est une force expansive et à ce titre elle ne manque pas d’agir pour que les consciences s’interpellent.

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